Tendance diplo #7 : Toutes nos
certitudes sont ébranlées :
Assad, Irak, Chypre, Birmanie.

Le Secrétaire d'Etat américain, John Kerry avec les responsables du protocole chypriote, le 3 décembre dernier à Nicosie. Crédit : Département d'Etat américain

Le Secrétaire d’Etat américain, John Kerry avec les responsables du protocole chypriote, le 3 décembre dernier à Nicosie. Crédit : Département d’Etat américain

La semaine produit l’effet d’un glissement tectonique: le gouvernement français acceptera que Bachar al-Assad reste un moment au pouvoir, le sort de la RAF bombarde désormais la Syrie, Daech fait des émules dans la Californie moyenne, la puissance militaire turque se fait sentir en Irak.

Ailleurs on notera que l’ex dictateur de Birmanie Than Shwe vient d’adouber Aung San Suu Kyi comme future présidente, la Chine populaire va construire une base à Djibouti, Chypre suscite un intérêt international en vue de sa réunification, et la COP21 s’apprête à produire un texte réellement applicable pour tous.

Laurent Fabius tolérerait Bachar al-Assad pendant quelques temps:

Le ministre des Affaires étrangères a réitéré dans le journal « Le Progrès de Lyon » que la priorité de l’effort en Syrie est dirigé contre le groupe État islamique (« Daech » a-t-il dit) et que les forces armées gouvernementales pouvaient être de la bataille si le président Bachar al-Assad n’était plus le chef des armées et qu’il finirait par quitter le pouvoir. Évidemment que cette idée flotte depuis un certain  temps, et que François Hollande s’achemine en ce sens, mais voici la première fois que Laurent Fabius le dit clairement. Toujours est-il que l’avis français sur cette question n’a pas une importance déterminante: les militaires russes font des opérations quasi-conjointes avec l’armée gouvernementale syrienne, et absolument aucun dirigeant ne songe à écarter le régime dans cette phase actuelle de guerre frontale contre Daech. Mais les paroles de Fabius forment une nouvelle tonalité. Washington est aussi sur cette ligne, et il n’y aurait plus qu’Ankara pour rester entièrement opposé à une solution avec Bachar al-Assad en transit vers la sortie.

Les élus britanniques votent à un tiers contre les frappes en Syrie:

La Chambre des Communes britannique a voté dans le désordre les frappes aériennes contre Daech en Syrie, 397 voix contre 223. Rappelons qu’en septembre 2014, les Communes ont voté facilement en faveur de frappes contre Daech en Irak, 524 contre 43 ! Un décalage de voix saisissant.  Il est vrai que la Chambre a été renouvelée depuis lors. Autre détail piquant: David Cameron avait autorisé les avions français à utiliser la base aérienne d’Akrotiri à Chypre depuis quelques semaines déjà, même si les forces françaises ne l’utilisent que pour les escales techniques et non pour les missions de reconnaissance et de combat.

Le massacre de San Bernardino: les loups solitaires américains sont plus à craindre que les équipes envoyées directement de Syrie:

Le couple de tueurs n’avaient pas de contact avec le monde de Daech en Syrie. Ils ont agi de leur propre initiative, et sans manifester des signes avant-coureurs de radicalisation. La mosquée qu’ils fréquentaient semblait dénuée d’influence sur eux, et de toute manière n’est pas classée radicale. Quelque part, la tuerie de San Bernardino obligera les penseurs et gouvernants américains à analyser en profondeur les facteurs psychologiques bien plus que le réseau d’infiltration malveillante venue de l’étranger. Autre aspect majeur: les Américains devront débattre d’une réelle limitation de la vente libre d’armes d’assaut. Alors même que la surveillance électronique est plus poussée aux États-Unis qu’en France, ce qui est gagné en sécurité est perdu par le biais de la libre vente d’armes de guerre (dans certains États seulement).

Erdogan, l’incontournable fauteur de troubles du Moyen-Orient, s’immisce en Irak:

Des militaires turcs, en nombre réduit certes mais dont la présence est hautement symbolique, sont de plus en plus présents dans la Région autonome du Kurdistan irakien. Ils forment des Arabes sunnites, et des troupes kurdes irakiens, pour combattre Daech. Or le gouvernement central irakien est très mécontent, et menace de faire la guerre aux troupes turques dans le Nord! Tout cela sur fond de forte animosité russo-turque dans l’affaire de l’avion russe abattu au-dessus de la frontière. Une guerre inextricable n’est plus à écarter, du moins en théorie.

Birmanie: la femme emprisonnée par la junte, aujourd’hui pressentie comme présidente par l’ex-dictateur:

Than Shwe, général aux commandes grosso modo de 1990 à 2010, artisan de la mise à l’écart et l’assignation à résidence d’Aung San Suu Kyi, a rencontré cette même  dame et a fait répéter leurs à la presse par son petit-fils. L’ex-dictateur a dit qu’Aung San Suu Kyi serait inévitablement la dirigeante du pays, après l’éclatante victoire de son parti aux récentes élections générales. Le général ne dit pas comment il surmontera l’inéligibilité constitutionnelle qui empêchent cette dame, veuve d’un anglais et mère d’enfants ayant la nationalité britannique, d’accéder au poste suprême qui est réservé aux birmans n’ayant justement pas épousé d’étrangers. Bien sûr, personne en Birmanie ne parle trop du drame de l’exode de la petite minorité ethno-religieuse, les Rohingya, de confession musulmane. Aung San Suu Kyi ne s’est jamais vraiment intéressé à leur sort, alors qu’ils prennent la mer par milliers pour fuir vers la Thaïlande.

Djibouti, la petite république aux quatre bases militaires:

Il y a les forces françaises, puis américaines, qui ont chacune une base considérable, tant navale que terrestre et aérienne. L’aviation japonaise à inauguré une petite base aérienne sur l’aéroport international de la capitale. Il y aura bientôt une base logistique maritime pour la Chine populaire. Ostensiblement, cette base aidera la flotte chinoise à continuer ses missions anti-piraterie dans l’Océan indien. En effet, la présence chinoise n’est plus anecdotique dans cette partie du monde, où la piraterie a été fortement réduite par la présence permanente de flottes de guerre. Il est piquant de noter que Djibouti est surement le seul pays au monde avec autant de bases étrangères. Dans le Golfe arabo-persique, il y a quelques situations semblables, où Américains, Britanniques et Français se côtoient. Mais jamais les Chinois n’ont été de la partie.

Le cas de Chypre intéresse Paris, Washington, Moscou, Ankara, alors que Nicosie n’en veut pas:

Le dossier de l’île divisée est revenue sur le devant de la scène depuis que les gouvernements turc et russe sont passés en bras de fer. En effet, la semaine dernière, Sergueï Lavrov, et son homologue américain John Kerry, ont fait une visite officielle au gouvernement de l’île. L’Américain tente de faire renaître un plan de réunification symbolique de l’île, dans la continuité du plan de Kofi Annan d’il y a dix ans, mais que les Grecs chypriotes ont rejeté par les urnes. La plupart des Chypriotes — d’où je rentre après avoir assisté à un colloque sur le rapport UE – République de Chypre, organisé par l’Institute of European Democrats — continuent de rejeter un retour à une vaste médiation internationale. Pourquoi? Parce qu’ils refusent l’idée de fédérer la Chypre du Sud (« République de Chypre ») et la République turque de Chypre du Nord (que les Chypriotes grecs appellent l’entité turque en Chypre du Nord) sous la coupole d’un nouvel État fédéral. En bref, si l’on aime le système en vigueur pour la Bosnie-Herzégovine, alors on ne pourra qu’aimer le même  système pour Chypre.

À suivre: les Chavistes subissent un revers cuisant aux législatives au Venezuela, mettant fin à une domination tonitruante du « bolivarisme » longue de 16 ans, et laissant le président Maduro, terne héritier, face à un Parlement hostile. Une lueur en Libye: les deux parlements, l’un à Tripoli et l’autre à Tobrouk (ou ailleurs dans l’est, c’est selon les circonstances), ont signé un pré-accord, genre de réunification parlementaire. Et un incident presque comique: l’ancien président géorgien Mikheil Saakachvili, devenu gouverneur d’Odessa en Ukraine, vient d’être déchu de sa nationalité géorgienne, par communiqué de l’actuelle présidence de la République de Géorgie. Nous tenterons de vous en dire davantage dans les prochains jours, tout comme sur le tenterons sur le COP21 qui semble s’acheminer vers un accord d’ici samedi 12 décembre, une ébauche d’accord long de 20 à 48 pages selon les sources, a été édité.