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L’incroyable sauvetage

L’ambassadeur du Mali auprès de l’UNESCO, le jour de la projection du film, avec le guide du patrimoine malien

Oumar Keita, l’ambassadeur du Mali auprès de l’UNESCO, le jour de la projection du film, avec le guide du patrimoine malien

Les Talibans ont détruit les Bouddha de Bamian, Daech vient de détruire plusieurs statues et temples multi-millénaires, les djihadistes à Tombouctou ont détruit la plupart des mausolées de saints islamiques…  mais les manuscrits de Tombouctou ont été sauvés. Un film, projeté à l’UNESCO avant de commencer une diffusion télévisuelle classique, est consacré à ce thème qui a défrayé la chronique en 2013.

« Sur la piste des manuscrits de Tombouctou », film documentaire de Jean Crépu, a été projeté le 15 septembre 2015 à l’UNECO à Paris. Le propos est facile à deviner: en 2012 durant l’occupation du nord du Mali par les milices djihadistes, l’incroyable sauvetage des manuscrits anciens de Tombouctou va faire la une des journaux et devenir un symbole pour le monde entier. Ce film relate l’extraordinaire histoire des Maliens qui ont pris des risques insensés pour extraire ces documents de Tombouctou, car tout portait à croire que les djihadistes qui avaient déjà détruit les mausolées feraient de ces documents un gros autodafé.

Les conservateurs des diverses bibliothèques s’expriment sur l’importance de ces textes arabes. On découvre que la plupart n’étaient pas encore répertoriés, transcrits ou photographiés, et encore moins traduits. Les djihadistes d’Ansar Dine ou d’AQMI – le film ne les mentionne pas clairement – auraient en les brûlant effacé tout ce savoir inconnu. Cette situation est unique car les destructions d’objets ou d’édifice, pour abjects qu’ils soient, n’ont pas éliminé le savoir, seulement la forme physique d’une statue, d’une stèle, d’un temple.


Le documentaire raconte l’exfiltration périlleuse des documents — dans des cantines,

ces boîtes en fer, en voiture ou en pirogue…


Les habitants de Tombouctou sont tous conscients de la valeur de leurs manuscrits. Aussi, ces habitants ont tous un  niveau de connaissance de l’islam très supérieur à celui des djihadiste. Cela rendait la tutelle djihadiste encore plus insupportable.

Ce documentaire « Sur la piste des manuscrits de Tombouctou, en plus de raconter l’exfiltration périlleuse des documents — dans des cantines, ces boîtes en fer, en voiture ou en pirogue — a le grand mérite de rentrer également dans le détail du débat sur le continu. Car si le monde extérieur a pu penser que les textes étaient de nature religieuse, cela n’est pas toute la vérité : les textes portent également sur la vie de la cour et les événements du moment, et contiennent des poèmes. C’est l’histoire même du nord du Mali, de l’empire Songhaï puis de la période marocaine, qui s’y niche. Déchiffrer tout cela, qui se fera avec la participation de l’UNESCO bien évidemment, approfondirait nos connaissances historiques considérablement.

DD a recueilli quelques propos de l’ambassadeur du Mali auprès de l’UNESCO,  Oumar Keita:

« Ce film a déjà été projeté à Bamako, avec grand succès. L’éducation est un outil de résilience et même de résistance, et c’est ainsi que la population, très au fait de la signification des manuscrits, a collaboré à l’exfiltration de 350 000 pièces. Seuls 30 000 sont restés derrière, dont 4000 ont été brûlés devant les caméras. Mais en fait cet autodafé était un simulacre car les djihadistes avaient préalablement volé les documents pour les revendre et ont seulement brûlé des couvertures.

Ces bibliothécaires qui ont exfiltré les documents, c’est l’équivalent pour nous des héros du Musée du Jeu de Paume en France  [référence à Rose Valland, l’attachée de conservation du Louvre qui documenta secrètement l’immense majorité des œuvres prélevé est et expédiées en Allemagne par les nazis — ce qui permit de les récupérer].

Ces jihadistes ont eu peur de ce qui était dans les manuscrits, car al-Qaïda prône une charia vidée de son sens. Nous autres Maliens sommes fiers de ces manuscrits de Tombouctou. Maintenant c’est l’étude des manuscrits qu’il faut mener, car 95% des textes n’ont pas été traités jusqu’à présent. »

Il y aura donc du travail pour les philologues arabisants, pour plusieurs décennies.